La neige et le coucher de soleil, la froide luminosité de février et la glaciale nuit new-yorkaise - je me trouve sur mon lieu de travail, mais ce n'est pas depuis mon bureau que j'observe ce fatras climatique. Mon bureau se trouve dépourvu de toute fenêtre. Nous sommes trois à occuper la petite pièce blafardée par des néons améliorés. C'est mauvais pour le teint. Je profite donc de chaque seconde de la pause de mi-journée, et je me rends à pied audit bureau - quinze degrés sous zéro certes, mais un air vif et un ciel resplendissant, imperturbablement bleu, qui laisse la part belle aux divagations de pensées diverses et matinales.
Et puis ce stage démarre plutôt bien - en l'absence de mon cher boss déjà très apprécié, j'occupe son bureau (m'endors même dans son fauteuil) et regarde des petits bijoux indépendants évidemment inédits, avant de proposer mes idées pour en créer la bande-annonce. On a connu pire. Je jouis en fait de manière assez inattendue d'une considération assez impressionnante. Sans savoir s'il s'agit de mes expériences précédentes, de ma French touch ou des recommandations dont je bénéficie, il y a quelque chose qui me place sans conteste au-dessus de ma collègue stagiaire, par exemple. Laquelle me déteste, noyée dans ses Fedex et ses tableaux Excel absolument inutiles. C'est très bien comme ça ma foi ! J'apprends à ignorer l'affectif professionnel, me fichant éperdument, une fois n'est pas coutume, de savoir qui m'aime et qui ne m'aime pas, et ne cherchant pas de mon côté à apprécier tout un chacun. Tant mieux, parce que ça ne serait pas possible. Il est difficile de tisser des liens amicaux sincères avec les Américains, mais ce fléau ne se trouve qu'exacerbé au sein de l'entreprise. L'hypocrisie semble de mise dans la majorité des interactions personnelles, et il ne se passe pas un déjeuner sans que chacun soit rivé à son écran d'ordinateur. Trop cliché pour être séduisant; l'adaptation au monde bureautique version Oncle Sam est délicate. C'est ainsi que je pars seul chercher la fraîcheur de l'air et l'éclat de la lumière qui me manquent tant le reste de la journée.
Ce problème de fenêtre est également répandu dans les chambres que l'on peut trouver à louer à Manhattan. Il est par exemple présent dans un appartement situé au croisement de la douzième rue et de la première avenue, dans l'East Village. Mon bureau n'a pas de fenêtre, ma chambre n'a pas de fenêtre. Ca commence à faire beaucoup. Mais on ne peut pas tellement dire que je regrette. C'était ma quinzième visite (littéralement) et je n'en pouvais plus. Pourtant ce n'est pas la précipitation qui a commandé à mon choix de dimanche soir dernier, mais bien la réflexion, la logique et le compromis. Le compromis, oui, le meilleur que j'aie trouvé en croisant des données aussi diverses que la situation géographique, le prix, la taille de l'appartement et les colocataires. Rien d'extraordinaire donc, mais une chambre de taille correcte, meublée sommairement, excellemment située, à un prix raisonnable et avec des compagnons d'appartement relativement vivables, ne serait-ce leur saleté basique de mâles vingtenaires caricaturaux (je ne suis plus à un poil près dans la baignoire.) Avec quelques photos au mur, une petite table et une couette digne de ce nom, il se pourrait même que la chambre soit charmante. Quand les beaux (chauds) jours seront là, il se pourrait même (bis) que je ne puisse plus me passer de notre terrasse privée sur le toit dotée d'une sympathique vue de Downtown. En attendant, je reconnais que c'est l'incertitude qui préside. Je peux enfin poser mes valises, et moi avec, dans un endroit que je peux nommer "chez moi", mais j'ai la sensation que ça ne sera que temporaire (un mois ? Trois mois ?) Ne serait-ce que parce que l'absence de fenêtre, donc de climatisation, compromet toute possibilité de dormir décemment durant les mois d'été new-yorkais dégoulinants de chaleur et de moiteur.
Rien de bien grave ceci dit. En fait, là où le bât blesse, c'est au niveau des fluctuations. Celles du moral. Le lunatisme, à ce niveau-là, est très fatiguant depuis une semaine. Loin de moi l'idée de râler honteusement à propos de ma situation - pourtant cette mise en route new-yorkaise est plutôt éloignée de l'idylle sans anicroches, et a même ses aspects très pénibles. J'ai une pêche d'enfer, puis le moral dans les chaussettes, sans raison évidente - je vous assure que c'est épuisant. J'ai d'ailleurs écrit des mails à des amis à quelques heures d'intervalles, certains se trouvant assurés de mon bien-être, d'autres alertés de ma détresse. La quête de la chambre a été difficile lorsqu'il s'est agi de passer de longues journées seul dehors à visiter des taudis, venant d'une auberge de jeunesse à la propreté et à l'intimité discutables, certainement pas un "chez soi". A présent que je l'ai trouvée, cette chambre, je ne suis donc toujours pas pleinement satisfait. Professionnellement non plus au passage, ne nous méprenons pas (oui oui, je râle jusqu'au bout, absolument !) Aussi intéressantes des tâches éparses puissent-elles être, comme celles évoquées plus haut, le métier même auquel je me destine tête baissée de stage en stage depuis trois ans, préparant un concours prestigieux à ce propos début avril, me rend en ce moment plutôt circonspect. Je crois que mes seules certitudes sont d'aimer voir des films (et je m'y noie en ce moment, niant toute réalité hors pellicule), et d'aimer griffonner, gribouiller, raturer, lister, rédiger, raconter, (d)écrire, échanger, aiguiller, conseiller. Non, je ne me vois pas critique cinéma, allez savoir pourquoi.
Oh, il semble que ces tergiversations multiples, négatives et absolument totales, ne soient que le fruit de ce nouveau départ, que j'ai incontestablement sous-estimé. Après cette première semaine de vie dans la ville de mes rêves, c'est la pénibilité de New York qui m'apparaît, sa dureté, son intransigeance ferme et définitive. C'est bien simple, je crois que je ne me suis jamais senti aussi seul. La solitude est terrible, et d'autant plus lorsque la vie sociale bat son plein, démarre sur les chapeaux de roues, pétille à merveille de soirée en soirée. Pas une minute à moi, des gens à voir partout, tout le temps - beaucoup de bonheur amical.
C. et
V. & S. ont été les crèmes parfaites de ces premières journées, m'aidant, me sortant, me conseillant et m'entourant juste comme il l'a fallu - je ne les remercierai jamais assez.
C'est donc le comble alors, de se sentir si seul. Je n'aurais jamais cru ça de cette ville, ni n'aurais pensé overdoser si tôt de l'Amérique (je suis de moins en moins indulgent avec ses charmants habitants.) Serait-ce la fois de trop ?
Bien sûr que non - ce négativisme vaut pour beaucoup de ressentis diffus, épars, changeants selon les heures de la journée; et surtout pour l'expiation d'un mal-être récent, bien réel. Le blues du choc du redémarrage, voilà tout - la mise en route se poursuit, et tout va se mettre en place paisiblement. J'ai besoin de ces envolées lyriques - à moi et à moi seul de me foutre le coup de pied au cul nécessaire pour tout reprendre, de provoquer les choses, de m'amuser. Ah ! ma petite New York, tu me déstabilises, pour la première fois avec toi je me sens déraciné comme je ne l'ai probablement jamais été. J'imagine qu'il n'en sortira que du positif.
En attendant, tout ça manque simplement de fenêtres - à moi d'aller chercher beaucoup d'air et un peu de lumière.